Double Blind (No Sex Last Night) raconte par journaux “intimes” entrecroisés et interposés le périple de Sophie Calle et Greg Shepard les menant en voiture de la côte est des États-Unis à la côte ouest. Ils partent de New York, où habite Greg Shepard, dans une Cadillac décapotable jusqu’en Californie, en passant par Las Vegas pour y conclure un mariage dans un “drive-in wedding window”.

Chacun est équipé d’une caméra et filme le trajet. Lorsque nous voyons Greg Shepard, nous somme derrière l’objectif de Sophie Calle, et lorsqu’elle apparaît à l’écran, nous suivons alors la version de Greg Shepard. Simultanément, nous entendons leurs commentaires personnels en voix off, l’un en anglais, l’autre en français. La bande son combine les dialogues “live” entre Sophie Calle et Greg Shepard, les voix off de chacun qui nous confient leurs impressions et leurs vrais sentiments, et la voix de Sophie Calle qui officie comme narratrice omnisciente, commentant et analysant le cours des choses, effectuant si nécessaire les retours en arrière et les sauts en avant afin d’expliquer ce qui se passe.

Sophie Calle s’intéresse aux voix qui mêlent subjectif et objectif, aux regards parallèles ou distincts portés sur le même objet, en même temps, tenant à une unité de temps et de lieu. Parfois, ces regards et ces voix se croisent, parfois ils divergent, d’autres fois encore ils s’ignorent. Ces différents cas de figures tracent différentes histoires “vraies”, parce qu’elles sont le fruit de rencontres imprévues, mais qui ont eu lieu. L’imprévu — ce qui est laissé au hasard dans un cadre donné — défini conceptuellement par l’artiste est ce qui est vrai, et le vrai s’élabore au cours de la performance, c’est-à-dire du voyage.

Double Blind
raconte donc plusieurs histoires, celle de Greg Shepard en pleine dépression nerveuse, amoureux d’une autre femme, se sentant embarqué un peu contre son gré dans ce périple, essentiellement préoccupé par sa Cadillac, peu concerné par Sophie Calle, et se le reprochant par moment.

L’histoire que Sophie Calle se raconte est différente. C’est elle qui a décidé de ce voyage, de sa destination et de l’une de ces étapes: un mariage à Las Vegas. En préambule elle raconte comment elle a rencontré Greg Shepard un an avant à New York, qu’elle lui avait fixé un rendez-vous auquel il s’est rendu avec un an de retard. Finalement après quelques téléphones et quelques promesses, elle le rejoint à New York d’où ils doivent partir en voiture pour la Californie où Sophie Calle va enseigner quelques mois.

Cette introduction et les quelques informations qu’elle donne, notamment l’hommage à Hervé Guibert1 ami intime de Sophie Calle, situe le film dans une perspective confinant au documentaire, documentaire de l’intime puisqu‘il est censé suivre l’évolution d’une relation que Sophie Calle aurait espérée amoureuse. Mais l’histoire n’adopte pas ce cours. Très vite Sophie Calle prend conscience de ce qui les sépare de Greg Shepard, de la précarité de leur relation qui contrairement à ce qu’on pourrait attendre ne s’approfondit pas. Ils ne deviennent pas intimes, même s’ils partagent l’habitacle de la voiture la journée et le même lit la nuit. Leurs réveils sont scandés par l’invariable commentaire au matin de Sophie Calle: “No sex last night”.

Lui de son côté se sent surveillé, ressent une “invasion of privacy”, il lui ment, il souffre de sa dépendance financière, car c’est elle qui paye les frais du voyage, les multiples réparations de la voiture et même ses téléphones en collect call à l’autre femme. Il craint le moment où elle refera mention du mariage et se demande comment il va s’en sortir. Arrivés à Las Vegas, elle en parle, et après quelques hésitations, il accepte de l’épouser. Elle n’en revient pas. On assiste à leur union au guichet du drive-in, tous deux assis dans la Cadillac. Trois mois plus tard, alors qu’ils sont installés en Californie, Sophie Calle découvre que Greg Shepard lui a menti. Elle trouve des lettres d’amour adressées à H.

Sophie Calle nous rapporte cette histoire une fois qu’elle est achevée, même si le montage de Double Blind nous donne l’impression de suivre son évolution en live, nous saisissant dans un double mouvement rétrospectif et prospectif. Le style évoque le documentaire, il fait mine en effet d’en adopter la méthode du compte rendu en direct qui retracerait fidèlement et objectivement les événements. Mais Sophie Calle l’utilise à d’autres fins. Elle donne au documentaire une tournure subjective propre au journal intime et déplace les limites du genre pour y inclure une volonté narrative, le tour de force étant de documenter et produire en même temps. C’est un jeu. C’est une performance.

La caméra est un intermédiaire et ce qu’elle montre n’est pas tant l’intimité de chacun que l’espace entre eux. Ce qui est exploré, observé est l’espace entre les moments documentés et la narration, entre voir et interpréter, entre intimité et révélation. Ces moments pivot cimentent le travail et en troublent la lecture.

Troublante aussi est cette association incongrue de distance narrative, d’analyse placide et de sentiments et pensées intimes tournés vers un autre et son regard, comme une intimité renversée. Sophie Calle est passée maîtresse en renversement et autre inversion dedans/dehors. Dans ces conditions, le vrai vaut le faux. L’important est de raconter, de donner un sens aux choses, une direction aux relations, et de faire apparaître momentanément ce qui n’est pas visible parce qu’on ne le regarde pas, qu’on ne le vit pas.

Isabelle Aeby Papaloïzos






1
Hervé Guibert, écrivain français décédé. Son enterrement a lieu à Paris le 3 janvier 1992, jour du départ de la traversée de Double Blind. Le film s’ouvre sur l’hommage que Sophie Calle lui rend.