L’année 1974 est particulièrement riche dans la production vidéographique de Dan Graham, puisqu’il réalise une dizaine d’installations dénommées génériquement « Time Delay Room », lesquelles ont en commun de proposer selon divers dispositifs des images enregistrées en direct puis rediffusées sur des moniteurs avec un léger décalage. Present Continuous Past(s), présentée d’abord à Cologne, est la première du genre et constitue d’ailleurs le modèle de la plupart des œuvres mettant en scène les interpénétrations spatio-temporelles dans des salles recouvertes partiellement de miroirs et dans lesquelles le spectateur est simultanément sujet et objet de perception. S’il ne peut aucunement remplacer l’expérience proprio-perceptive du spectateur, le descriptif rédigé par Dan Graham pour Present Continuous Past(s) permet néanmoins d’en saisir la problématique : « Les miroirs reflètent le temps présent. La caméra vidéo enregistre ce qui se passe immédiatement devant elle et tout ce qui est reflété dans le mur-miroir opposé. L’image vue par la caméra (reflétant toute la pièce) apparaît huit secondes plus tard dans le moniteur vidéo. Si le corps d’un spectateur n’obstrue pas directement la vision que l’objectif a du miroir d’en face, la caméra enregistre le reflet de la pièce et l’image reflétée du moniteur (qui montre l’instant enregistré huit secondes auparavant). Une personne regardant le moniteur voit sa propre image huit secondes avant et le reflet du moniteur dans le miroir encore huit secondes plus tôt, ce qui fait seize secondes dans le passé. […] Une infinie régression de continuums temporels à l’intérieur de continuums temporels (toujours séparés par des intervalles de 8 secondes) à l’intérieur de continuums temporels est ainsi créée¹. » Chose assez rare dans l’œuvre de Dan Graham, le titre de l’œuvre laisse entendre différentes interprétations quant aux imbrications temporelles présentes et passées : il peut s’agir d’un présent continuellement passé, d’un passé ou de passés continuellement présent(s), ou encore d’un présent continuellement présent dans le passé, ou d’un passé ou de passé(s) continuellement passés dans le présent. Tout cela est parfaitement rendu possible si l’on songe que les images rediffusées avec leurs décalages permanents et successifs sont perçues dans le temps présent par le spectateur, que celui-ci se reflète en temps présent dans les miroirs, mais que, simultanément, une grande partie de ce qu’il perçoit n’est déjà plus. Plus exactement, n’est déjà plus présente, au sens où l’image est rediffusée, mais tout de même présente au moment même où son visionnement a lieu, puisque cela a lieu toujours maintenant. Le dispositif mis au point par l’artiste ne contient d’ailleurs pas toutes les possibilités d’agencements spatio-temporelles, puisque la mémoire du spectateur, aussi infime ou élémentaire soit-elle, contribue également à la composition et à la recomposition de son expérience de l’espace et du temps. On pourrait croire que seuls sont mobilisés le sentiment de durée du temps présent et le souvenir fugace du temps passé ou en train de passer ; c’est oublier que le système de captation est à même d’enregistrer à l’infini tout présence future, laquelle sera reversée aussitôt dans un présent, puis un passé. Une fois qu’il a assimilé le cycle plus ou moins complet du système de captation, tout spectateur peut prévoir, pour ainsi dire projeter dans le futur, le principe du dispositif. Ce qu’il ne peut, par contre, imaginer ou se remémorer est précisément l’expérience présente du temps présent, laquelle n’a de consistance que lorsque nous sommes pris dans le jeu d’images et de reflets de la pièce, que nous sommes physiquement intégrés à son espace. Sans nier les caractères ludique, quelque peu spectaculaire et théâtral, ou même angoissant pour certains spectateurs de Present Continuous Past(s), encore opérants aujourd’hui et qui participent bien entendu de l’œuvre, cette dernière met subtilement au jour un phénomène presque toujours occulté par nos préoccupations quotidiennes, à savoir l’expérience spatio-temporelle de soi. Que nous vivions dans l’espace et dans le temps est évident, mais nous n’y prêtons pas attention en tant qu’il s’agit de notre temps et de notre espace. Surtout, nous n’avons nullement l’habitude de voir concrètement, comme ici dans l’œuvre de Graham, se déployer devant nous et avec nous ce temps et cet espace quasiment insaisissables. Car Present Continuous Past(s) ne nous montre pas seulement une infinité de modalités perceptives du temps et l’espace d’un objet – l’installation proprement dite – mais essentiellement notre vécu spatio-temporel, comme si nous entrions dans un autre soi même. L’expérience en cours n’est autre que l’expérience de nous-mêmes que personne d’autre ne peut faire. Dans cette œuvre, et dans d’autres apparentées, Dan Graham ne nous propose pas seulement d’être le sujet de notre expérience, il nous pousse en quelque sorte malgré nous – d’où une relative violence physique et psychique ressentie par certains – vers l’exploration d’autres manières de se concevoir et de s’appréhender en tant que sujets. Dan Graham nous montre que ce que nous sommes ou croyons être n’est jamais clos et défi ni, mais bien plutôt mouvant et inachevé.

 

Jacinto Lageira

 

1. Dan Graham, Video-Architecture-Television, Halifax/New York, The Press of the Nova Scotia College of Art & Design / New York University Press, 1979, p. 7.