Pipilotti Rist a utilisé la chanson de Chris Isaak Wicked Game à plusieurs reprises, notamment dans des installations. Cette vidéo en est la première occurrence. La chanson, extrêmement sentimentale et lancinante, parle de rencontre miraculeuse, de coup de foudre et de peur de l’amour. A son habitude, Pipilotti interprète cette chanson en forçant la voix dans les aiguës, ce qui lui confère une dimension grinçante, voire pathétique. Les images débutent par des ciels parcourus de traînées lumineuses, se poursuivent dans le lounge d’un hôtel, avec des couples jeunes et âgés attablés, en incrustation apparaissent des photographies anciennes manipulées par des mains de femme, le montage s’accélère légèrement et mixe des vues d’extérieur, ciels et prairies, avec des plans du lounge et des photographies suspendues aux murs. Au fur et à mesure du déroulement de la bande, la voix de Pipilotti qui répète inlassablement le refrain de la chanson, devient de plus en plus aiguë; elle finit en pur cri, hystérique. La vidéo se termine sur des images de femmes en maillot de bain, de gros plan sur le visage du barman. Avec ce nouveau clip, Pipilotti change de registre; on ne la voit plus du tout à l’écran, et les images de la bande semblent en grande partie tirées d’un ensemble plus large (qui se retrouvera en partie, développé de manière autonome, dans les installations qui utilisent la même musique, par exemple Sip My Ocean); les couleurs sont assourdies, les mouvements ralentis, et l’impression d’ensemble contraste par sa sérénité avec l’énergie mouvementée des oeuvres précédentes. En terme de contenus, cette bande préfigure les travaux actuels de Pipilotti, moins référés à la culture télévisuelle et davantage axés vers la création d’ambiances dans lesquelles le spectateur est immergé à travers l’ensemble de ses sens; I’M a Victim... est sans doute une bande faite pour la projection en grande dimension, seule à même de rendre justice à la beauté de cinématographique de ses images. Il est d’ailleurs à noter que depuis 1995, Pipilotti Rist n’a plus produit de bandes vidéo que dans le cadre de grandes projections ou d’environnements plus vastes, dans lesquels le moniteur est intégré comme un objet à part entière. (LLH)