USA 95 II, 1995

3 vidéoprojecteurs, 3 lecteurs multimédia synchronisés,
163 diapositives numérisées, couleur, silencieux


 Les visages des villes s’oublient. Ils n’ont ni nom, ni corps, ni désir. Les masses urbaines sont ainsi : une multitude de parfaits inconnus en mouvement. Beat Streuli photographie précisément l’être humain qui déambule dans la cohue des rues des grandes villes. À la manière des grands maîtres de la « street photography » – William Klein, Robert Frank, Gary Winogrand ou Harry Callahan –, Streuli envisage la ville comme une scène idéale pour son travail. S’attachant à la grille sociale de la métropole de façon un peu plus distante et moins critique que ses prédécesseurs, Streuli, dans la foule, ne choisit ses modèles que sur le critère strict de savoir s’ils sont intéressants ou expressifs : il observe leurs gestes, leurs grimaces, le mouvement d’une main ou celui des cheveux. Peu importe qui ils sont, ce qu’ils pensent, pourquoi ils sont là et pas ailleurs. Rien ne ressort de la biographie ou de la psychologie du sujet dans ce registre de personnages anonymes. Le simple fait de les fixer dans un cadre à travers le téléobjectif leur restitue pour un instant, et sans qu’ils le sachent, leur identité de sujets singuliers, quoique toujours remplaçables. La véritable cruauté de l’agglomération urbaine, c’est qu’elle sape nos délires de perpétuation. Pour USA 95 II, Beat Streuli utilise un dispositif quasiment cinématographique. Dans une salle obscure, il installe un diaporama le long d’un mur avec trois écrans alignés. Grâce à un ingénieux système de multi-projections et de surimpressions, les scènes se succèdent sous forme séquentielle. Les images se suivent, parfois se superposent et, d’autres fois, disparaissent dans un fondu au noir, générant, de manière paradoxale, une atmosphère fascinante de quiétude et de recueillement. D’un côté, le spectateur a conscience de l’agitation confuse de la grande ville et, de l’autre, il pénètre l’ensemble des apparences et des stéréotypes qui la composent. Ainsi, ce spectateur, presque en dehors de sa volonté, commence, seul dans l’obscurité de la salle, à imaginer des histoires et à établir des relations entre les images, à partir de sa propre expérience de citadin. Chez Streuli, la contamination voulue entre les images constitue un des gestes principaux de son travail. La composition, la forme, la couleur et le volume sont des éléments qui participent de sa grille. D’où la grande attention qu’il accorde aux détails : la couleur orangée d’un mur, le détail de la porte d’une automobile, ou la main qui, soudainement, croise l’objectif. Comme s’il s’agissait d’un morceau de jazz, les images de Streuli convergent et divergent, telle une composition ouverte dans laquelle des détails s’enchaînent avec des visages ou se confrontent les uns avec les autres, dans un dialogue incessant de singularités qui finissent par former une unité. Parfois, l’image se concentre sur une personne, parfois sur un groupe. Une femme vêtue avec élégance, avec des lunettes de soleil et une longue chevelure brune, regarde le sol ; à présent, la même femme, d’un peu plus près ; quelques secondes plus tard, d’un peu plus loin, presque imperceptible. Une autre femme se déplace le long des trois écrans, à trois moments distincts de sa déambulation ; un groupe constitué de deux hommes et d’une femme qui semblent plongés dans une vive discussion… ou… peut-être, qui ne se connaissent pas.
Marta Gili
Traduit par Marie Thérèse Mazel-Roca